…Une œuvre considérable et une écriture chargée de révolte
Un choix logique, qui aurait pu, qui aurait dû, venir plus tôt. Lydie Salvayre, au fil des années, a construit une œuvre considérable, qui lui vaut le soutien de la critique, de nombreux libraires et d’un nombre croissant de lecteurs. C’est en 1990 que la Déclaration attire l’attention sur son ironie mordante, sa façon de retourner contre les dominants leurs propres mots. La Médaille, en 1993, petit chef-d’œuvre du genre, met en scène des travailleurs récompensés par la médaille du travail remerciant leur patron pour les années d’exploitation qu’il leur avait fait subir, pendant qu’à l’extérieur de la fête le reste des salariés se mettait en grève. La Puissance des mouches, en 1995, et la Compagnie des spectres, en 1997, enrichissaient le propos en introduisant à la fois un arrière- plan littéraire et une échappée sur le roman familial. « La littérature ne peut rien face à la brutalité d’un huissier. On sent à quel point elle est luxe pur, surcroît absolu, renvoyée à l’inefficacité sur le plan de la résistance au social. Pourtant Rose ne serait pas ce qu’elle est, aussi coléreuse, aussi rebelle sans ses lectures », nous dit elle dans un entretien.
L’écrivain et le personnage public Lydie Salvayre tiennent dans ce genre de phrases, en apparence désabusées, mais qui chargent de révolte l’écriture. Habituée de la Fête de l’Humanité, elle ne se contentait pas du public qui l’attendait fidèlement au village du livre, mais n’hésitait pas à donner des textes, dont un fut lu en 2002 sur l’Agora. Virtuose dans l’art de se couler dans le discours de l’ennemi, Lydie Salvayre montre qu’elle sait en jouer, sur tous les registres.
Ainsi Pas pleurer, pour quoi elle a été couronnée, tresse le « fragnol », la langue «transpyrénéenne » de sa mère, le discours des maîtres de l’Espagne et des révolutionnaires à la rage froide de la parole poétique de Bernanos, qui dénonce les massacres de Majorque en 1936. Ces tissus de paroles, au sein desquels elle aménage un espace pour célébrer l’entrée en révolte de sa mère adolescente, font de Pas pleurer son plus grand livre et un grand Goncourt.
… Virtuose dans l’art de se couler dans le discours de l’ennemi, Lydie Salvayre montre qu’elle sait en jouer, sur tous les registres.
Publié dans l’Humanité du 6 novembre 2014